Ethique, et tac

Si vous avez cru à cause du précédent article que faire une thèse ne constitue qu’une alternance de phases de bibliographie et de phases de manipulations, détrompez-vous. La chose est un petit peu plus fournie. Tout au long de son doctorat, le chercheur en thèse doit suivre un certain nombre de « formations » que l’on peut classer en deux catégories. La première concerne des UE scientifiques, c’est à dire des formations qui vont viser à étendre les connaissances de chacun (techniques ou théoriques) sur un domaine particulier. La seconde, que l’on appellera les formations socio-professionnelles, vise à sortir du cadre purement scientifique de la thèse et à préparer la personne à son entrée dans le monde du chômage travail, mais également à s’informer de l’environnement dans lequel il travaille. Ces formations peuvent prendre la forme de conférences lambda, mais également d’ateliers d’expression vocale ou de forums inter-disciplinaires où les doctorants peuvent se rencontrer, échanger leurs connaissances et faire des combats de catch dans la boue (surtout les filles). L’intérêt est sûrement de vouloir nous faire voir autre chose que notre sujet de thèse et également de nous préparer à l’après-thèse. En pratique, je préfèrerai passer mes journées dans une boîte de pétri géante et patauger dans la gélose, mais ce genre de formation n’est pas proposée. On vit dans un monde mal fait, que voulez-vous.

Ha, comme je vous envie, bactéries..

Il y a peu près un mois, Emilio et moi-même avons suivi l’une de ces formations, dont je vous donne l’intitulé de suite : « Connaissance scientifique et réflexion éthique ». J’avais proposé à un autre camarade de venir assister à cette journée également, ce à quoi il m’avait répondu « Toute une journée sur l’éthique ? Nan mais ça va être chiant quoi« . C’est en effet ce qu’on pourrait penser à première vue. Personnellement je trouve qu’il y a des sujets bien plus emmerdants (genre les oiseaux, les animaux) et qu’on a bien de la chance d’avoir ce genre de formations de proposées et que ce type de rabat-joie je leur mettrai un bon coup de pelle dans la figure, non mais oh.

Le sujet à tout de même de quoi interroger et la journée ne consistait pas simplement en une conférence type cours magistral puisqu’elle s’articulait autour d’un débat organisé entre plusieurs groupes de doctorants et également d’un échange avec des chercheurs et une membre de la commission d’éthique au Conseil de l’Europe. En bref tout un tas d’activités enthousiasmantes et s’étalant sur une journée. Je me passerai de vous faire un résumé complet de la journée, car j’en vois déjà qui s’empressent de quitter le blog à cette idée.

Le principe du débat était assez simple. Au départ, le conférencier/organisateur a demandé à des volontaires de descendre sur le devant de la scène afin de faire deux groupes de débatteurs. Il fut alors assez facile de se rendre compte que même à Bac +5 il est très difficile de réunir comme ça des volontaires. On a du leur promettre des glaces pour les rameuter (et c’est ce qui m’a décidé, le parfum pistache c’est mon préféré). Fut alors écrite au tableau la question sur laquelle nous allions devoir débattre : « Faut-il reconnaître un droit à la mort?« . Je peux vous garantir qu’en matière de niquage d’ambiance, il n’y a pas mieux. Chacun des deux groupes s’est ensuite isolé pendant 1/4 d’heure pour mettre au point ses arguments pendant que le reste de la salle préparait des questions qu’il poserait aux membres de chacun des groupes. Le débat en lui même fut assez intéressant; il est toujours très difficile d’exprimer des idées de façon concise et argumenter, avec la bonne intention de voix et la capacité de conquérir un auditoire pas forcément acquis. Preuve est qu’à la fin du débat, chacune des personnes de la salle vota pour lequel des deux groupes d’intervenants avait le mieux réussi à conquérir son coeur. Je n’ai jamais été chanceux en amour et ne fut pas surpris du résultat. Mais le point intéressant n’était pas tant les idées que nous avions chacun exposé à coups d’exemple particuliers (les personnes en fin de vie, les tétraplégiques, l’avortement) qu’il nous avait été impossible de discerner clairement l’absurdité de la question posée.

Faut-il reconnaître un droit à la mort ? Mais la mort, très cher, tout le monde y a droit. Et c’est même un devoir pour chacun de nous de mourir, sitôt que nous sommes nés. Il paraîtrait donc inconcevable de refuser ce droit à quiconque, et sinon quoi ? Les personnes décédées seraient donc à mettre en prison ? Le raisonnement par l’absurde démontre que la question n’est vraiment pas simple. Et que c’est là qu’intervient la notion d’éthique, dans toute la splendeur de sa nuance. Personnellement, ne pas avoir su lire correctement la question et voir ce qu’elle était réellement m’a laissé pantois. Et ça fait du bien d’apprendre des leçons de cette façon.

L’après-midi venant, plusieurs personnes travaillant dans des laboratoires sont venues parler de ce qu’était l’éthique pour eux. Forcément, certains travaillent sur des modèles animaux et la question de la souffrance animale, et des expérimentations qui sont faisables ou non, se pose. Par exemple, lorsqu’Emilio enfonce des aiguilles dans les pattes des cigognes pour voir si elles arrivent encore à trouver l’Afrique après, ben c’est pas terrible. Pour ma part, il m’était plus difficile de voir à quel niveau mon travail pouvait poser un souci d’éthique. C’est vrai quoi : je n’éprouve aucune pitié à tuer des millions de bactéries chaque jour quand je m’occupe de préparer des extraits d’ARN et de protéines.

Comment ne peut-on pas ressentir un minimum de compassion envers ces êtres sans défense ?

De la même façon que tout le monde se fiche bien de la condition bactérienne (ce qui est un peu honteux et mériterait de rentrer dans le débat public, ce serait toujours plus malin que de parler de petit pain au chocolat du ramadan). Et pourtant. L’éthique est en fait présente au laboratoire, chaque jour. Elle intervient pour nous en tant que scientifique et garant de l’honneur de notre fonction : nous avons le devoir de consigner tout ce que nous avons fait, de ne pas truquer nos résultats, de rester honnête lorsqu’on communique nos résultats (quand on en a). Falsifier ses photos de gel 2D par photoshop (« Oui mais avec un coeur en paillettes au milieu, le gel était plus joli! ») c’est mal. De même : faut-il tenir la porte à son directeur de laboratoire et pas au stagiaire qui vient d’arriver ? Est-il moral d’accuser son collègue de laboratoire d’avoir renversé la bouteille de liquide radioactif juste parce qu’il a du mal à se déplacer en fauteuil roulant ? Est-ce que j’ai le droit de parler de ce que je fais au laboratoire sur ce blog ? (Nan sérieusement, c’est une question que je me demande : jusqu’à quel niveau d’informations ai-je le droit de raconter ce que je fais avant que je ne viole la charte de confidentialité de mon labo ?). Beaucoup de questions qui arrivent au jour le jour, et pour lesquelles le raisonnement éthique nous aide à entrevoir une réponse qui, si elle n’est pas claire forcément, mènera forcément à un cheminement qui pousse à nous rendre « meilleur ».

Bon cela dit, la journée était intéressante, mais c’est sûr que si ça avait pu se terminer par une simulation d’attaque d’aliens en forme de carotte géante, ç’aurait pu être encore mieux. Mais le monde est mal fait, vous disais-je plus tôt.

Arnaud

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Extralab

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s