Quid de notre statut ?

Il y a quelques semaines j’ai reçu par courrier, enfin, ma nouvelle carte d’étudiant de l’université de Strasbourg. Avec autocollant bleu à paillettes, summum du bon goût. Ce petit bout de plastique me permettra pour le restant de l’année universitaire de profiter de quelques avantages (grossièrement, des réductions au MacDo, au cinéma et au musée) parce qu’il est sous-entendu, et c’est vrai dans un certain nombre de cas, qu’un étudiant doit avoir des avantages car il ne touche pas de rémunération. En soit, l’étudiant, c’est quelqu’un qui ne peut pas s’assurer financièrement en se basant sur son activité propre, à savoir : aller en cours et plancher des examens /se bourrer la gueule le soir, rester au lit le matin (rayer la mention inutile).

Or on dit que celui qui fait une thèse est un étudiant. A vrai dire, le statut est intermédiaire (étudiant-salarié) et on nous donne une carte d’étudiant simplement parce que nous sommes rattachés à une université et que, soit, nous préparons sur trois ans un diplôme universitaire. Il faut savoir que n’importe quelle personne qui passe un diplôme universitaire (comme l’habilité à diriger de la recherche – HDR) possède à ce moment une carte d’étudiant, même si par ailleurs cette personne a été recrutée déjà 5 ans auparavant comme chargé de recherche ou maître de conférences.

Suivant mon raisonnement, j’estime donc que ce n’est pas un titre qui définit un statut mais ce que tu fais réellement. C’est à ce moment qu’il faut poser la question de ce que fait un doctorant. Va t’il en cours ? Passe-t-il ses soirées à réviser des examens qu’il aura de toute façon puisque les unités d’enseignement, les semestres et même les années se compensent après avoir passé les épreuves de rattrapage ? Non. Le doctorant a été engagé sur 3 ans pour entamer un projet scientifique, dont il fait pleinement partie, projet au bout duquel il va devoir répondre (plus ou moins bien) à la question scientifique posée au départ par le biais d’un imposant manuscrit (si tant qu’on peut maintenant qualifier un .pdf de 25 Mo « d’imposant ») appelé manuscrit de thèse et qui permettra de décrocher le diplôme tant espéré (et ensuite faire la fête toute la nuit, le réveil et la gueule de bois n’en seront que plus difficiles). Pendant trois ans, c’est à force d’expériences, d’épluchages de bibliographie, de communications et d’échanges que le doctorant va façonner ce qu’il est déjà : un chercheur. En formation, en devenir, certes mais un chercheur. De la même façon qu’un apprenti boulanger n’en reste pas moins un boulanger. Ce n’est peut être qu’une question de nomenclature, ou de statut, mais je souhaiterai qu’on cesse de dire qu’un doctorant est un étudiant.

Et le passage au tout numérique ne se fait que depuis peu...

Et ceci pour quelques raisons qui me semblent pleines de bon sens. La première, et la plus évidente, est parce que non, nous ne sommes pas des étudiants. Certains d’entre nous ont même écopé d’une mission d’enseignement. Nous avons passé cinq années à apprendre les fondamentaux et les spécificités de nos disciplines et à présent nous appliquons ce que nous savons.

« Oui mais on est quand même des étudiants parce qu’on suit des formations !« 

Bien sûr que nous suivons des formations, bien sûr que nous apprenons de nouvelles choses tous les jours; mais avec ce raisonnement, alors il n’y aurait pas un seul chercheur qui ne serait pas également étudiant – nous n’avons jamais fini, et ne finirons jamais d’apprendre quelque chose de nouveau chaque jour.

La deuxième raison fait intervenir la reconnaissance de notre statut aux yeux de la société. Allez dire à quelqu’un « je suis doctorant » ou « je fais une thèse ». Cela n’informe pas du tout la personne qui ignore tout du système LMD en sciences de ce que nous faisons concrètement. Et ce n’est pas le diplôme que nous préparons qui définit ce que nous faisons (outre que faire une thèse en sciences, ou en droit, ça n’a absolument rien à voir). Ce qui en découle est que pour l’opinion publique, le doctorant est effectivement quelqu’un dont on ne sait pas ce qu’il fait; dont on ne connaît pas les capacités, les qualifications (et on le classe donc comme quelqu’un qui n’est pas encore qualifié, un étudiant donc). Ce qui alors le coeur du problème, c’est à considérer que la première expérience professionnelle sera alors après la soutenance du doctorat. Arrêterions-nous de n’être que des étudiants seulement à partir du post-doc ? Et les 3 dernières années alors ? Non parce que si les 36 feuilles de salaire et le bordel qu’il a fallu pour passer du statut « étudiant » à « salarié » à la CPAM ne sont pas la preuve que mon CDD en était un, qu’on me le dise tout de suite.

« Hé bien, considère toi comme un chercheur si tu le veux, moi j’ai l’humilité de reconnaître que je n’en suis pas encore un.« 

Le problème n’est pas une question d’humilité mais simplement d’accepter ce que sont les faits et de refuser cette sous-estimation de nous mêmes, que nous sommes les premiers à véhiculer. Je sais bien que l’idée même de modifier le statut du doctorant peut paraître risible, voire inutile. Mais quand on voit à quel point le statut de la Recherche en France va mal, peut être qu’un premier pas serait de changer les mentalités sur la façon dont nous sommes perçus. Être en doctorat ce n’est pas simplement plancher sur un sujet scientifique, c’est surtout une véritable première expérience professionnelle. En n’acceptant pas de se considérer comme quelqu’un de qualifié, au final ce sont les perspectives d’avenir qui se bouchent.

Qu’on ne s’étonne pas après que les doctorants ne soient pas embauchés à hauteur de leurs qualifications quand eux-mêmes n’osent pas les revendiquer. Qu’on ne vienne pas se plaindre que nous ne sommes pas payés à la hauteur de nos années de formation si nous sommes les premiers à nous sous-estimer. Qu’on ne s’étonne pas que les doctorants passent par la case chômage s’ils se considèrent encore comme des étudiants alors qu’ils sont sous CDD. Qu’on ne s’étonne pas que cette question du statut du doctorant ne soit jamais soulevée si les doctorants eux-mêmes ne se sentent pas concernés.

Grumpy-Cat

P.S. Pour ceux qui seraient intéressés, voilà un article récent qui explique très bien la situation dont je veux parler.

Arnaud

Addendum

De souvenir, cela fait très longtemps que je n’avais pas été entièrement d’accord avec Arnaud sur un point. A vrai dire, je crois même ne pas me tromper en disant que je n’ai jamais été d’accord de ma vie avec Arnaud. Ou alors si, peut-être une fois, lors d’un profond débat sur l’utilité du chocolat dans le petit pain, mais c’est une autre histoire.
A la relecture de son article (car oui, nous relisons l’article de l’autre à chaque fois), j’ai été frappé par la justesse de son propos, certes colérique et désespéré, mais imprégné d’une vérité pure : nous devons, doctorants, nous assumer.
Car oui, cet addendum n’a pas pour simple but de ramener ma fraise, comme pour ajouter à l’excellent article de mon camarade ma patte inutile pour justifier de l’utilité de ma présence sur ce site. Il est un véritable cri, une revendication digne d’un syndicaliste mort de froid, gueulant son discours par un porte-voix usé jusqu’à la membrane. Osons être fier de nous ! Soyons farouches défenseurs de nos diplômes et de nos titres ! Affichez vos connaissances à la gueule du monde, comme pour dire  » Je suis là, j ‘ai ma place dans cette société « !

Car oui, à force de se laisser marcher sur les pieds par d’ignares badauds, de se laisser remettre en question par une file sans fin d’énarques stupides et formatés jusqu’à la moelle que l’on nomme ministres, on remet en cause non seulement la nécessité d’une recherche solide en France, mais également le rôle que jouent les milliers d’hommes et de femmes qui la composent. Défendons fièrement notre place dans la société ! Et cela passe nécessairement par une défense tenace de nos diplômes, de notre savoir, de notre travail.

Ce que soulève Arnaud mérite d’être appuyé plus fortement : c’est à nous, membre actif d’une recherche sur le déclin, de monter au créneau pour notre propre défense. Les mentalités des autres ne changeront pas tant que notre propre image de nous-mêmes n’aura pas évolué. Pourquoi appelons-nous un avocat « Maître » ? Il n’a « qu’un » Master en Droit ! Devons-nous alors appeler toute personne titulaire d’un Master « Maître » ? Non bien sûr, mais cette usage spécifique aux avocats perdure pour deux raisons principales : les gens appellent les avocats « Maître » par tradition, mais également parce que ce titre est réclamé par les avocats eux-mêmes. Pourquoi ne pouvons-nous pas nous même réclamer que l’on nous nommes Docteur, une fois le diplôme obtenu, comme cela se fait dans de très nombreux pays ? Avons-nous honte de ce que nous sommes ? On devrait pouvoir crier à la gueule du monde : « Oui j’en ai chié pendant au moins 8 ans ! Oui je suis payé une misère ! Mais je suis le dernier rempart qui maintient la grandeur du savoir de l’homme, un savoir non rentable, un savoir pur ! ». Les médecins se font appeler docteurs, pourquoi les chercheurs ne le font pas ? Le doctorat qu’ils possèdent vaut-il moins qu’une thèse d’exercice de n’importe quel praticien ?

Le jour on nous oserons nous affirmer sera le jour où nous vaudrons enfin quelque chose aux yeux de la société et des entreprises. Et enfin, peut-être, ces dernières arrêteront le favoritisme envers les petits robots formatés de l’armée des Grandes Écoles de France, et comprendront enfin qu’un docteur est avant tout un esprit innovant, autonome, débrouillard et foncièrement tourné vers l’avenir.

Emilio

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4 Commentaires

Classé dans #rage

4 réponses à “Quid de notre statut ?

  1. Lionel M

    J’ai été scandalisé… de trouver un lien wikipedia dans ce texte.

    • Lionel M

      L’autre problème franco français est l’interdiction de valoriser la réussite, qu’elle soit pécuniaire, intellectuelle ou sociale, au risque de passer pour quelqu’un de outrancièrement vaniteux. Pauvres Français.

  2. Annie. T

    Ces deux articles sont très justes sur le statut si particulier du « doctorant »-étudiant ». J’avais également auparavant lu l’article de Libé sur ce même sujet. Pour la plupart des gens, le métier de « chercheur » est vraiment obsolète contrairement aux médecins. J’estime que les chercheurs doivent au moins être aussi reconnus que les médecins, qu’on appelle « docteurs ». Il faut quand même rappeler que sans la recherche, il n’y a pas de médecine!
    Et sinon petit aparté Emilio, tu pourras mettre la mention « docteur » sur ton chéquier si tu en auras l’envie 😉

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