Appelez moi « Monsieur ».

Comme chacun le sait, la France va mal, la crise est affreuse, et plus personne n’a de sous. Ca compte aussi pour l’Université à laquelle notre école doctorale est rattachée (il paraît même qu’elle est en faillite mais chaque année des milliers d’euros sont dépensés pour planter des rosiers, alors vous m’excuserez mais je n’y crois pas trop). (Non parce que moi en général si j’arrive pas à payer mon loyer en fin de mois je vais pas acheter des fleurs, même pour les offrir à mes proprios, ça ne marcherait pas). (Et vous aurez remarqué la subtilité de cette disgression qui me permet de vous emmener là où je veux, Magie de l’écriture, quand tu nous tiens).

Il y a encore (une) quelques années, l’université proposait des postes de moniteurs à d’heureux doctorants volontaires (j’entends par là, ceux qui auraient rempli dans le temps imparti (EMILIO SI TU M’ENTENDS) un dossier avec CV et lettre de motivation à temps, racontant Ô combien enseigner des trucs à des jeunots c’est la seconde passion de leur vie, après la recherche bien sûr). Les « moniteurs », qui faisaient du « monitorat » avaient la lourde tâche d’assister un professeur dans l’exercice de ses fonctions. Le « monitorat » tel qu’on l’appelait n’existe plus (et c’est le doyen de ma fac’ qui me l’a dit, d’abord). Le « moniteur » n’est plus appelé « moniteur » mais « missioné d’enseignement ».

Je vous arrête tout de suite. Je n’essaie pas à nouveau de casser les pieds sur des soucis de nomenclature. L’appellation  signifie que le missioné est dans sa fonction un enseignant vrai, pas un simple assistant de professeur. Concrètement, ça veut dire qu’il faut qu’il assure environ 65 heures d’enseignement. Et tout ce qu’il y a à côté. En gros, des surveillances d’examen et des corrections de copies. Ca permet surtout d’être appelé plein de fois pour faire ces surveillances, en insistant que ça fait partie de notre « tâche d’enseignant » alors qu’en fait c’est juste que les titulaires n’ont pas le temps de se déplacer et que l’université n’a pas les moyens d’embaucher des personnes pour s’occuper de ça (et on pourrait aussi prendre les gens de l’administration mais vu leur niveau en temps normal on ne va pas risquer de les surcharger).

Dans ce super film, Robert surveille le vilain Shia LaBeouf qui malgré sa tête d’intello binoclard n’arrête pas de tricher aux examens.

J’ai donc eu la chance de surveiller des examens. De me retrouver de l’autre côté de l’amphithéâtre. Et c’est rigolo. Je me souviens encore il n’y a pas si longtemps que les profs nous disaient que de leur place ils voyaient tout ce qui se passe donc c’était pas la peine d’essayer de tricher (allons ! mais qui triche donc aux examens à la fac ? vous n’êtes pas sérieux…), et que ceux qui se feraient choper seraient lapidé au prochain cours avec des bouts de gomme (ça prend un peu plus de temps mais c’est très efficace). Hé bien, ils avaient raison. Si les surveillances à la longue peuvent être lassantes, les premières fois c’était que du bonheur. De pouvoir scruter les étudiants et les fixer dans les yeux quand on les voit loucher sur les copies de leur camarades. Et patienter. Jusqu’à ce qu’ils croisent votre regard. Et qu’ils se pétrifient devant vous, leurs yeux criant « AU MON DYEU IL MA VU KESSKE JE VAY FAIR ??? » et se cachant sous leur petit bureau. Ha ça non, ils ne font plus les fiers.

Il y aussi ce genre de moments où le grade qui t’es donné te fait te sentir tout puissant. Quand une jeunette lève timidement le doigt pour demander timidement d’une voix timide (appréciez ces allitérations en « timide »!).

« Monsieur, est-ce que je peux demander un tipex à ma voisine ? »

Et de crier : « NON !! » en éclatant d’un rire diabolique, puis en disparaîssant dans un nuage de fumée qui laisse tout l’amphithéâtre pantois. Tout ça c’était la phase marrante.

Et si vous n’avez rien trouvé de marrant, ce petit lolcat complétement hors-sujet devrait vous aider.

 Mais il y a eu un moment où c’est moi qui n’ait pas fait le fier. Oh, que non. Je me rappellerai des quelques et longues minutes qui ont précédé mon premier cours. De voir ces têtes te dévisager l’air de dire « pourquoi le prof est-il plus jeune que moi ? » et « mais quelle est donc cette substance bizarre et odorante qui lui coure le long de la jambe? » (vous aurez remarqué à présent qu’Emilio et moi même sommes grand friands de blagues ou allusions aux matières digérées qui ressortent des tubes digestifs). De commencer à vouloir se présenter comme « votre enseignant pour le semestre à venir » et de bafouiller son prénom. Ce furent les minutes parmi les plus longues de ma vie. Ça m’a rappelé (mais de loin, genre de trèèèès loin) la première fois que j’allais faire un bisou à une fille, ce long moment d’angoisse puis, soudainement, la délivrance.

Au bout de quelques minutes le flow (SI SI MON FLOW 2 BATTARE) de mon cours s’est maîtrisé et j’ai pu donner les cours que je devais faire. Parfois, me sentant assez à l’aise, je me risquais à faire quelques vannes.  C’est toujours après que je me demande si mes étudiants rigolent par politesse ou vraiment passke ma vanne étay two mawante. Quelle angoisse mes aïeux. Parfois l’ambiance est un peu plus lourde, comme ces grands moments de solitude après une question posée à l’un ou l’autre (ou pire, à l’ensemble de la classe). D’avoir l’impression d’avoir fait cours à un ensemble de cadavres (l’odeur en moins) c’est pas forcément agréable. Heureusement qu’outre ces TDs j’étais aussi chargé de donner des travaux pratiques – et LA c’est encore plus angoissant. Que faire si un étudiant laisse tomber une barre chocolatée dans un erlen’ rempli d’Escherichia coli ? Que faire si l’autre se renverse de la gélose en fusion dans les yeux ? Comment réagir si la classe me dit d’aller exercer des activités de nature incestueuse avec ma génitrice lorsque je demande le calme ?

C’est pour cela, qu’armé de mon fusil  j’ai pris grand soin de maîtriser la vingtaine d’apprentis scientifiques tout au long du semestre, malgré les contretemps et autres imprévus qui sont inhérents à l’exercice en salle de TP. A présent j’ai donné mon dernier cours la semaine dernière. L’enseignement m’a beaucoup apporté, et m’a beaucoup appris, et m’a également fait réfléchir (si, ça arrive, des fois) sur certains points que je ne soupçonnais pas à l’époque où j’étais l’étudiant

En bonus (et surtout parce qu’il y a beaucoup de texte), un comic strip du grandiose phdcomics. LOLZ

1. Une classe qui ne participe pas, c’est vraiment chiant. Et il est parfaitement compréhensible que chacun ait peur de s’exprimer, pour poser une question ou en répondre à une, par peur de dire quelque chose de faux ou qui semblerait « stupide », par peur des moqueries des autres (et oui, on n’est plus au collège mais qui ne s’est pas dit « OLOL MAY KOM ELLE AY TRO STUPIDE LA KESTION 2 LA MEUF » une fois, en cours ? ). C’est pour ça que j’ai toujours cherché à trouver le peu de juste ou de bon sens dans les réponses de mes élèves si jamais elles étaient fausses, et d’expliquer dans ce cas pourquoi leur raisonnement n’était pas forcément celui que j’attendais. Je trouve ça plus intéressant que de simplement dire « Nope. Pas ça. Essaie encore. »

2. Au vu de notre jeune âge, il était normal de poser la question de l’interaction avec les élèves. Vouvoiement ? Tutoiement ? Notamment. Dans un sens comme dans l’autre. Est-ce que je peux me permettre de tutoyer mes élèves ou pas ? De les appeler « négro » ou « poupée » ? Et l’inverse ? Pour ma part j’estime qu’on se prend la tête avec certaines règles. Le tutoiement n’est pas indissociable du respect et je trouve un peu ridicule que des personnes plus jeunes d’à peine quelques (voire une seule pour certains) années me vouvoient juste parce que j’incarne une certaine forme d’autorité. Puis le « vous », ça met une sorte de barrière, que je n’ai pas voulue. J’ai préféré employer le tutoiement directement – en laissant le choix à mes élèves de faire pareil, mais ils n’ont jamais osé. Même en dehors des cours, avec trois bières dans le nez, et en insistant, le « vous » reste très présent. L’an prochain je leur dirai en première séance qu’ils peuvent « m’appeler Arnaud et me dire « tu » ». Pas sûr qu’ils oseront faire le premier pas.

3. Les comportements en classe sont de nature diverses et variées, et malgré ma jeune expérience, il a été très facile de classer très rapidement les personnes dans différentes cases; ceux qui bavardent, ceux qui se foutent d’être en cours (et qui disparaissent mystérieusement à la moitié du semestre, M. Night Shyalaman si tu m’entends…) et les premiers de la classe. Mon intérêt se portait surtout sur les non attentifs, pour essayer de les remettre dans le cours avec les autres. Je sais qu’une solution de facilité serait d’au mieux ne pas leur porter attention ou au pire de les exclure (en les cassant méchamment devant leurs camarades par une critique sur un trait disgracieux de leur physique, par exemple) du cours. Mais si je prenais les solutions de facilité, je ne serais pas doctorant. J’ai préféré les faire participer et les ramener dans le cours, avec leurs autres camarades en galère. Même si c’est laborieux. De faire répondre à une question qu’on n’a pas écouté.

4. La majorité des étudiants de L1 (du moins) n’en branlent pas une et c’est un peu triste. Ou du moins, ils n’en branlent pas assez. Notre Université a instauré depuis peu un système de « contrôle continu intégral » (il n’y a donc plus d’examen final précédé d’une semaine de révision) ce qui normalement pousse les étudiants à travailler chaque UE régulièrement. Je pense surtout qu’elle incite au bâchautage bachotage et pas du tout à la rétention de connaissances sur le long terme puisqu’en fin de semestre mes étudiants n’étaient toujours pas capables de répondre à des questions posées en premier TD (et à chaque séance, dès que possible). Alors soit mon hypothèse est la bonne, soit Alzheimer frappe les jeunes.

Je conçois bien sûr que ce dernier point peut être un peu hypocrite car à la bonne époque des examens terminaux il m’arrivait aussi de découvrir de nouvelles notions de cours, pourtant essentielles, en plein milieu de mes révisions. Et il était tout naturel, après 3 mois de vacances, d’avoir oublié tout ce que nous avions appris l’année d’avant. Ca du moins c’était en Licence.

Au final l’expérience fut pour le moins enrichissante et c’est quand même un réel plaisir (presque autant qu’une bonne bière bien fraiche par 30°C à l’ombre) de pouvoir transmettre des connaissances de cette façon. Pour être complètement grisant il faudrait aussi que ce qui est transmis soit retenu. Mais j’ai appris assez tôt qu’on ne pouvait pas avoir le beurre, l’argent du beurre, et une pipe de la crémière.

Une si bonne pipe, pourtant…

Ou alors, faut négocier.

Arnaud

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6 Commentaires

Classé dans Extralab

6 réponses à “Appelez moi « Monsieur ».

  1. Mathieu

    Nouveau lecteur du blog, depuis ce matin (d’ailleurs merci beaucoup, vous m’avez pourri ma journée de rédaction, car oui en bon thésard que je suis, je me laisse distraire extrêmement facilement et tout est prétexte à arrêter de rédiger).
    Et merci aussi de retranscrire aussi fidèlement tout ce que on peut ressentir… Ça fait tellement de bien de se sentir compris…
    Idem que ce très juste article, j’ai eu la chance de pouvoir faire des vacations de TP, et je me rappelle très bien de cette douce sensation de joie (torpeur?!) au premier matin de mon premier cours où je me suis dis : « bon bah là il faut que tu ouvres, si t’ouvres pas la porte, ils rentreront jamais dans la salle les petits L1 tout mignons qui ont presque ton âge et que c’est toi le professeur alors que t’as l’impression que y a 3 jours t’étais encore en L1 »
    Après le premier effroi passé, j’ai moi aussi bafouillé mon prénom, mais je ne leur ai pas dit de me tutoyer, quoi que c’est vrai, ça ne m’aurait pas choqué… J’ai aussi beaucoup rigolé en les regardant, en les entendant (non mais la c’était pas ça qu’il fallait faire, on le dit pas au prof il verra rien). Je n’ai pas eu la barre chocolaté dans l’erlen d’EColi, mais j’ai eu la fille qui à la pause de son TP de 4 heures de culture d’EColi, sort son paquet de M&M’s, le pose sur sa paillasse, et en propose à ses copines. Sans se laver les mains bien sur, c’est surfait tout ça…
    Enfin tout ça pour dire que votre blog c’est trop classe, vive la thèse, vive l’humour, vive l’alcoolisme.

  2. Delphine

     » Je me rappellerai des quelques et longues minutes qui ont précédé mon premier cours. […] De commencer à vouloir se présenter comme « votre enseignant pour le semestre à venir » et de bafouiller son prénom. » Cette phrase me fait trop rire à chaque lecture, déjà au nombre de trois.

  3. Lionel M

    Je me retrouve totalement dans ce récit (sauf dans les parties où il est écrit E. coli ou gélose en fusion). C’était (à ma grande stupeur) très intéressant (proche de l’image d’ailleurs présentée (PhD Comics)).
    (Bises)

    (Lionel)

  4. Annie_T

    Le meilleur article de votre blog, assurément.

  5. Lionel M

    (j’aime bien) (parce qu’il n’y a pas trop de parenthèses) (dans le texte).

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