La science est un monde étrange rempli de gens bizarres

La thèse est parfois une maîtresse particulièrement difficile. On a beau y consacrer la quasi-totalité de sa vie, elle arrive encore, derrière son tablier tâché et son rouleau à pâtisserie, à vous faire payer votre manque d’engagement à son égard. Mais qu’est-ce que tu veux, bordel ??? QU’EST-CE QUE TU VEUX DE PLUS ? Rien. Mais elle va vous le faire payer quand même. Il y a des moments où vous avez beau tout donner, tout essayer, le destin ne vous souris pas, mais alors pas du tout, et vous vous retrouvez sur votre chaise de bureau en larmes, face à un écran d’ordinateur impassible et des collègues de bureau décontenancés.

Que s’est-il passé ? J’avais déjà abordé brièvement ce magnifique phénomène lors d’un billet précédent (lequel ? relis tout, feignasse !), que j’ai intelligemment (*tousse*) surnommé « décalage de l’idéal ». La thèse que chaque doctorant débutant planifie dans son esprit correspond à sa thèse idéale, son objectif premier pour les trois prochaines années en quelque sorte. Ces objectifs peuvent être de divers niveaux ( un article de malade dans un journal bien placé, un prix Nobel, se taper le maximum de stagiaires en un minimum de temps, etc.) mais tous ont un point commun : ils sont beaucoup trop durs et donc quasiment impossibles à (tous) satisfaire. Cette thèse idéale existe car comme son nom l’indique elle permet de fixer un but ultime dans le cas où, Ô miracle !, tout se passerait dans les meilleurs conditions possibles. Mais, restons les pieds sur terre mes amis, cela ne se passera jamais de la sorte. Vous n’aurez jamais un bon papier, vous n’avez aucune chance d’avoir un prix Nobel, et vous pouvez faire une croix sur toute activité copulatrice lors de la préparation de votre doctorat (c’est pas en restant dans votre bureau et en visitant l’animalerie 2 fois par semaine que vous risquez de faire des rencontres intéressantes). Et là commence la douce descente aux enfers….

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La thèse, tout simplement

Vous broyez du noir ? Parfait. Vous avez envie de tout foutre en l’air parce que, comme moi, vous n’avez rien sorti d’intéressant lors de votre première année de thèse, qui s’est d’ailleurs conclu lamentablement ? Parfait x2. Votre barbe commence à se clairsemer sous l’effet du stress ? Parfait x3. Vous êtes donc officiellement un thésard. Oui, vous n’êtes plus doctorant(e), ce jeune homme/femme à l’orée de la connaissance humaine qui avance dans le noir profond de l’ignorance, le glaive de la science à la main et pour seuls soutiens son courage et son intelligence. Vous êtes un thésard, ce truc mi-homme mi-flan qui courbe l’échine, déprime constamment, ne sert à rien à part dilapider l’argent du contribuable dans des drogues plus ou moins licites et dans l’alcool, ce qui lui permet d’oublier sa condition d’étudiant-salarié qui n’apprend rien et ne produit rien.

La question centrale qui vous taraudera à ce moment là est-la suivante : « Mais pourquoi ? Comment ais-je pu en arriver là ? » Et la seule et unique réponse que vous trouverez : « Ma thèse c’est de la merde ». Tout thésard se le dit au moins 4500 fois par mois, alors arrêtez cet air outré, j’ai juste dit « merde » ça va. J’aurai pu dire « chiasse », ce qui aurait été plus fort. Mais non, j’ai dit « merde », alors calmez-vous.

"Bonjour, je viens de finir ma thèse sur le succès reproducteur de la limace tigrée en 4 ans, et je vais m'éclater lamentablement sur le sol de la cuisine"

« Bonjour, je viens de finir ma thèse sur le succès reproducteur de la limace tigrée en 5 ans, et je vais m’éclater lamentablement sur le sol de la cuisine »

Vous faites officiellement parti de la moyenne, bravo ! Ce qui vous arrive n’est de loin pas une exception, et cela induit que votre sujet de thèse n’est peut-être pas si horrible que ça. Car oui, tous les sujets, si tant est qu’ils soient inédits et un minimum intéressants, valent le coup. Je vais pas épiloguer la dessus, mais à partir du moment où vous faites avancer le savoir de l’homme, ne serait-ce que d’un chouilla, d’un picomètre sur l’échelle du progrès,  alors vous avez réussi quelque chose de fascinant au moins une fois dans votre vie. Alors certes, la plupart du temps, les doctorants réussissent à sortir deux-trois papiers sans goût ni saveur, qui seront auto-cités avant de tomber dans les oubliettes de la masse informe du savoir non-anthropocentré et donc sans grand intérêt pour l’individu lambda. Mais qu’à cela ne tienne, vous serez à la limite ultime, au plus proche du néant absolu. Là où l’homme ne sait strictement rien.  Vous serez, un jour dans votre vie, un Christophe Colomb en puissance, bravant les vagues vicelardes du manque de financements et du découragement. Et qu’importe si vous découvrez les Indes, les Amériques, ou un bout de caillou sans formes de vie perdu dans l’océan : vous serez, de toute l’histoire de l’humanité, le premier à y poser le pied.

Le savoir nouveau mérite qu’on s’y intéresse, même s’il semble totalement absurde et vide de sens au premier abord. Par exemple, qui aurait-pu croire que de l’étude d’un vulgaire champignon marin puissent naître les Céphalosporines, des antibiotiques encore couramment utilisés ? Hein? Qui l’aurait cru?
Je me suis toujours intéressé aux recherches un peu en marge, celles qui font rire le chaland de part leurs intitulés ou problématiques. J’ai toujours trouvé fascinant que des hommes puissent consacrer leurs vies à ça, sous le rire gras et moqueur de leurs conspécifiques, alors même qu’ils sont, comme n’importe quel immunologiste ou neurophysiologiste, créateurs de savoir. Il n’y a pas de recherches qui valent mieux qu’une autre, et toutes les questions méritent de trouver des réponses, ne serait-ce que pour faire grandir l’humanité (purée je sais pas ce que j’ai aujourd’hui…).

Donc, la prochaine fois que vous trouverez que votre sujet de thèse/de recherche/de stage de M2/de TPE/d’exposé sur les grenouilles n’a pas de sens, n’oubliez pas que certaines personnes pratiquent des recherches encore plus difficile à justifier que les votres, et qui demeurent pour le moins intéressantes. Je n’ai pu résister à vous compiler quelques perles que j’ai trouvé et emmagasiné durant ces dernières années que vous devez tous absolument avoir lu, excusez-moi d’avance :

1) Le tout premier papier totalement AWESOME que j’ai trouvé à l’époque et qui m’a fait dans un premier temps bien marrer, puis réellement réfléchir sur des problématiques évolutives poussées, est un classique : The first case of homosexual necrophilia in the mallard Anas platyrhynchos (le premier cas de nécrophilie homosexuelle chez le canard colvert). À la lecture de cet intitulé, vous avez une réaction somme toute normale pour un être humain normalement constitué : vous gloussez. Certes, mais attendez un petit peu mes poussins. Cet auteur a fait part, pour la première fois dans l’histoire de l’ornithologie, d’un cas de viol sur cadavre du même sexe chez le canard colvert. Il a donc, contrairement à vous, été le premier dans quelque chose. Et au-delà du titre certes assez risible se cache, pour quiconque chercherait un peu, des problématiques vraiment poussées et pour le coup totalement pertinentes. Quelle est l’explication évolutive pour expliquer l’existence d’un tel phénomène ? AHAH ! Vous faites moins les malins bande de petits rigolos. Car oui, la question soulevée par ce papier vaut le détour. Comment expliquer que deux comportements qui ne donnent a priori pas de descendance biologique (l’homosexualité et la nécrophilie) aient pu être maintenus chez cette espèce ? Normalement, ce type de comportement ne donnant pas de descendants, il devrait être rapidement éliminé par la sélection naturelle, et ne plus subsister dans les populations sauvages. Pas réellement de réponses claires à ce jour, plutôt des hypothèses. Mais avouez qu’en voyant le titre vous n’aviez absolument pas pensé à tout ça…

La canard colvert est définitivement un être bien dégueulasse

Le canard colvert est définitivement un être bien dégueulasse

2) Un deuxième papier que j’ai eu de mon comparse Arnaud  traite d’un sujet atypique mais de santé publique : Sex with Animals (SWA): Behavioral Characteristics and Possible
Association with Penile Cancer (Sexe avec les animaux : Caractéristiques comportementales et possible lien avec le cancer du pénis). Là, l’intérêt est sociologique. Certes, le point central de l’étude est de mettre en évidence que les rapports sexuels avec des animaux peuvent être néfastes pour la santé, mais cela on pouvait déjà s’en douter un petit peu (« Non, c’est pas vrai ! Coin-coin et moi on s’aime d’un amour tendre et sincère !!! ») . Le plus intéressant dans tout ça, ce sont les chiffres absolument invraisemblables qui sont avancés par les chercheurs : il semblerait qu’au Brésil, environ 34% des hommes ont déjà tenté de faire l’amour avec des animaux. Normal. Un tiers de la population. Ils ont les plus belles filles du monde qui défilent à moitié nues au Carnaval et ne s’habillent de presque rien pour aller à la plage, mais non, ils préfèrent copuler avec des animaux. Ce papier est réellement fabuleux à différents niveaux, et si vous avez l’occasion de le télécharger, allez-y. On y apprend également que faire l’amour à des animaux en groupe est monnaie courante dans ce pays. La science mes amis, la SCIENCE !

3) Et pour finir, un papier qui tourne en dérision la nomenclature des articles scientifiques et de l’approche scientifique en général : Chicken chicken chicken : chicken chicken (Poulet poulet poulet : poulet poulet). Ce papier est sincèrement énorme, parce que, même si il n’utilise qu’un seul et unique mot, il utilise les codes et normes des papiers scientifiques classiques, nous permettant étrangement de nous y retrouver. Ce papier est un cadeau du ciel, et avoir écrit ça est sincèrement une preuve du génie qui habite l’auteur. Faire prendre conscience aux gens des normes dans lesquelles ils évoluent, tout en montrant leur limites, et tout ceci en utilisant un seul et unique mot, c’est sincèrement fou.
Et attendez, car cet homme, Doug Zongker pour les intimes, a également fait une présentation découlant directement de son article, et là, ça devient tout bonnement extraordinaire. C’est drôle, bien pensé, et tout se base sur le ton, la gestuelle et la présentation du bonhomme. Vous remplacez « Chicken » par n’importe quel blabla scientifique, et vous aurez devant vous la copie parfaite de toutes les présentations que vous verrez dans votre vie.

Chicken n°3 : Chicken chicken chicken (Chicken chicken >0,05%) chicken chicken

Chicken n°3 : Chicken chicken chicken (Chicken chicken >0,05%) chicken chicken

Conclusion rapide car article beaucoup trop long : ne vous plaignez pas, car il y a pire que votre sujet de thèse. Et souriez, car même les sujets les plus invraisemblables ont une raison d’exister.

Emilio

PS : si vous voulez des articles un peu fun à lire, n’hésitez pas j’en ai quelques-uns sous le coude !

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4 Commentaires

Classé dans Bonus, Extralab, Intralab

4 réponses à “La science est un monde étrange rempli de gens bizarres

  1. Delphine

    Lire vos articles, c’est comme se prendre des baffes en pleine gueule mais trouver ça drôle, et même en redemander encore et encore.
    C’est d’autant plus agréable quand on commence à apercevoir au loin le petit caillou informe en question =)
    Je terminerai avec la question suivante : comment as-tu peu caser le préfixe « neuro » dans quelque chose de mélioratif ?
    Cordialement.

  2. G. Clooney

    « Normalement, ce type de comportement ne donnant pas de descendants, il devrait être rapidement éliminé par la sélection naturelle, et ne plus subsister dans les populations sauvages. »
    –> Lis Lamarck et arrête de nous emmerder avec un pseudo Darwinisme visiblement éculé !

    Quant à ton point numéro 2: il me fait penser à un certain Mr Beckham, rien à voir avec son homonyme de Football, qui est un amerloque sexagénaire qui a violé un paon puis a été poursuivi en ustice pour violence animale… on condamne vraiment tout de nos jours, qui dit que c’était violent, et pourquoi le paon n’aurait-il pas été consentant !

    • point numéro 1 : G. Clooney, je t’emmerde.

      point numéro 2 : »Normalement, ce type de comportement ne donnant pas de descendants, il devrait être rapidement éliminé par la sélection naturelle, et ne plus subsister dans les populations sauvages. »

      et si ce comportement permettait de produire indirectement une descendance? ou du moins d’augmenter le rendement? en effet ce comportement pourrait donner du plaisir, amenant à la sécrétion d’une hormone importante dans la procréation qui suivra avec une femelle par exemple.

      et point numéro 3: avant de parler de consentement du paon, il faudrait déjà savoir si il est doté d’une conscience du soi ou non.

      Ceci dit comme l’a fait remarquer Emilio, il n’y a pas de recherche inutile. Et il faudrait donc rechercher si les animaux prennent du plaisir lorsque l’homme leur fait l’amour. Et ça fait du travail vu le nombre d’espèces qui existent.

      • Concernant ce que tu soulèves lors de ton point numéro 2, je suis entièrement d’accord avec toi. Si ces comportements subsistent de manière stable dans les populations et aux cours du temps c’est qu’ils sont nécessairement liés à une stratégie évolutive stable. On pourrait ainsi imaginer que la nécrophilie, l’inceste etc. sont en réalité des « dommages collatéraux » (au sens évolutif) d’un comportement sexuel très fort. En gros, pour faire des individus qui copulent souvent, ils faut les exciter assez facilement, ce qui peut conduire à des configurations non-darwinienne.

        Pour ton point 3, différents tests (dont le test du miroir il me semble) ont montré que certains oiseaux (notamment les corvidés) ont une conscience du soi. Pour ce qui est du paon en revanche rien n’est moins sûr…

        Emilio

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