[Guest] Il doit y avoir une couille

Hé non ! Le guest blogging n’est pas mort ! Nous croulons littéralement sous les demandes d’écriture et nous faisons ce que nous pouvons pour tout lire, tout reviewer, envoyer nos commentaires et demander des expériences paragraphes supplémentaires. Aujourd’hui, c’est Delphine qui veut nous parler de son doctorat. Delphine que vous aurez déjà vu mentionnée dans certains articles du blog et pour cause, elle fait partie de notre fan club ultra sélect. De là à dire qu’il y a eu piston pour qu’elle puisse écrire chez nous, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas. Mais laissons plutôt la parole à celle venue partager son expérience avec nous aujourd’hui…

***

D’après ma chère Annie : « Après un master en sciences, il y en a qui s’engagent pour une thèse suite aux fameux concours « MRT » (comme nos deux comparses), ceux qui trouvent du boulot et puis les autres. Moi je fais partie « des autres ». » Ce qui fait de moi une autre autre : en thèse mais pas grâce au concours MRT. Parce que franchement, exposer son projet et se faire hacher menu après, non merci.

Je n’ai pas pu poursuivre en thèse dans le laboratoire où j’ai passé toute mon année de Master 2. J’aurais voulu rester, ils auraient voulu me garder, mais je n’avais pas un assez bon dossier pour avoir l’opportunité de tenter ma chance au concours (ouuuuuuh la mauvaise ! Allez-y, lapidez-moi place Klébeurk). Et l’équipe n’avait aucun financement sous le coude… Me voilà donc à postuler à Pôle emploi quelques jours après l’obtention de mon diplôme (« mais ch’est fou le nombwe de jeunes que je vwois ici avec un pacou’ bwillant comme le vôtwe ! »), en mode à la bourre, mon dossier non complété et gueule de bois. Or just… la classe.

J’avais passé un an à étudier l’anophèle, le moustique vecteur du parasite Plasmodium responsable du paludisme. Mon souhait était de rester dans une thématique semblable : une maladie bien dégueu transmise par une bête repoussante. L’étude d’un insecte vecteur, ou du micro-organisme qu’il véhicule. D’ailleurs en première année, j’avais bossé sur la borréliose de Lyme, maladie transmise par la piqûre d’une tique infectée par une bactérie.

tique

Une tique peut prendre jusqu’à 300 fois son poids en se nourrissant de sang.
Quand je vous disais que j’aime les maladies crades.

Ou alors un truc qui n’a rien à voir, dans un labo réputé pour sa mauvaise ambiance mais sur Strasbourg. Ou le sujet de mes rêves au Canada. Ou un truc naze dans une ville toute aussi naze. Ou juste QUELQUE CHOSE, bordel de cul.

J’ai envoyé de rares candidatures spontanées, une poignée de candidatures en réponse à une offre. J’ai eu un entretien environ 2 mois après la fin du Master, sur Paris, pour travailler en immunologie, mon second amour après Bernard Pivot et les chips ondulées la parasitologie. Une centaine de candidatures, 11 personnes contactées pour un entretien. Je suis assez fière de cette aventure, même si au final ça n’a servi à rien (mais si, une première expérience d’entretien, un entraînement pour ceux qui suivront !) : je suis arrivée 3ème, ce qui signifie qu’il fallait que les deux premières personnes se désistent. Ce n’est pas arrivé, et c’est cool. Parce que je serais allée vivre à Paris où, comme chacun le sait, l’air qu’on y respire a déjà été pété trois fois.

LE coup de fil de ma vie m’a été passé par mon tuteur de stage de master et qui ressemblait à peu près à ça : « Delphine !? T’es assise ? La directrice d’une autre équipe de l’Institut a un financement de doctorat pour travailler sur Plasmodium ! Ça t’intéresse ? Une membre de l’équipe s’en va bientôt et elle n’a encore personne pour poursuivre le projet.»

WHAAAAT? Attends. Stop. Just. Wait. Gné. La meuf : 1) sur Strasbourg 2) dans un Institut que je connais déjà 3) cherche quelqu’un 4) pour une thèse 5) pour travailler sur le paludisme 5bis) qui implique de travailler en partie avec mon ancienne équipe 6) pour commencer le plus vite possible et 7) a déjà le financement.

Putain, je la veux cette thèse.

Ce serait trop beau pour être vrai… il doit y avoir une couille quelque part.

Je passe rapidement sur la suite : j’écris un mail à mi-chemin entre la lettre de motivation et la demande de rendez-vous puisque je sais déjà qu’elle souhaite me rencontrer. Je passe l’entretien deux jours plus tard où elle me présente le projet, qui m’a l’air fancy au possible, session questions et tout et tout. Le courant passe bien. Elle m’a l’air très rigoureuse et ça me plaît, vu que je suis du genre à commencer 5 000 trucs et ne rien finir. Elle me propose de venir quelques jours plus tard pour qu’on se capte et qu’on s’dise quoi. Genre je vais venir pour qu’on se dise non mutuellement. Dans la semaine, je me fais chier en attendant le D-day. Je traîne sur le site du labo pour voir un peu la description des projets des autres équipes copines, puis je vais revoir la composition de l’équipe où j’ai eu mon entretien, histoire de revoir les prénoms de chacune. Et là. Et là O.o

WHAAAAT ? Attends. Stop. Just. Wait. Gné. Le retour. Mon nom. Mon prénom. Mon adresse mail CNRS. Mon numéro de pièce. Mon 03 où me joindre, si siiii ^^. Deux points. PhD student. Ah bon ?

Euuuh… alors j’ai pas encore donné ma réponse hein, mais non allez-y, vous faites pas chier, mettez-moi sur le site. J’ai donc appris que j’étais prise par une bourde de la secrétaire à qui ma directrice avait dit qu’elle aurait PEUT-ÊTRE une nouvelle doctorante et qui a mis la charrue avant les bœufs. Coup de fil bredouillant au labo, signatures, tout ça tout ça… Et voilà, ça y est, je suis en thèse quoi. Tant de nouvelles compétences à acquérir, de manips à foirer lamentablement, de piqûres de moustiques à gratter, de nouveaux gens à rencontrer, de bières à boire avec eux, de… de talks à faire ? Haha, cette blague, ce flou artistique quand tu apprends à peine arrivée que tu dois :

  1. Faire une présentation
  2. Dans 3 jours
  3. En anglais
  4. Devant toute ta nouvelle unité
  5. Dans une salle avec une estrade et des fauteuils moelleux
  6. Pour présenter ton sujet que tu ne connais pas
  7. Et où tu seras cruellement comparée aux autres nouveaux doctorants qui eux sont dans la maison depuis leur M2, qui ont donc déjà apprivoisé leur projet depuis un an. Diantre, ils vont peut-être même montrer des résultats quoi. DES RÉSULTATS.

 Le jour de la présentation arrive et je me demande si on va me jeter des pierres ou des tomates molles. Hum… mais ce n’est pas aussi désagréable que ce que j’avais imaginé. Je me sens tout chose d’être assise à côté d’un collègue thésard. Bon, il travaille sur une bactérie (d’ailleurs il en parle sur un blog avec un ami qui lui bosse sur les cigognes, ndlr). C’est moyen moyen mais il a montré des images avec des molécules en forme de bite alors c’est plutôt encourageant. Sûrement un message, une façon de me dire que je lui plais, qu’on pourrait faire des choses sensuellement sales sous nos blouses blanches ou alors cul nu contre une cage d’anophèles …

rsaC

Franchement

(ellipse narrative)

Cela fera un an dans quelques jours que j’ai commencé et le bilan est vraiment positif. Déjà, j’ai pécho le mec en question. Ensuite, j’aime vraiment mon sujet. Il est basé sur une découverte de mon équipe et c’est super motivant pour moi de savoir que ma problématique est (a priori) étudiée nulle part ailleurs. Le phénomène que j’essaie de caractériser est vraiment original et je pense qu’il y a de quoi faire de très belles études avec ça. J’apprécie aussi que mon travail contribue à la compréhension d’un parasite qui tue plein d’Africains. Parce que je veux créer des médicaments et sauver le monde, surtout les enfants, et gagner des tonnes de fric à ne plus savoir quoi en faire. Enfin non en fait les Africains sont trop pauvres pour acheter des vaccins. Bon, j’y réfléchis.

PAR CONTRE. PAR CONTRE. PAR CONTRE. Je ne vais pas développer l’aspect « je n’ai pas avancé autant en un an que ce que j’espérais » parce que bon, ya pas grand-chose à dire là-dessus. En revanche, être la seule à bosser sur Plasmodium dans tout l’Institut est parfois très frustrant. Ma directrice m’a déjà posé des questions vraiment basiques sur comment travailler avec, et soit 1) j’en sais rien et mission biblio pour des questions techniques simples, soit 2) je peux lui répondre et ça me fait flipper de savoir des trucs sur Plasmodium qu’elle ne sait pas vu que j’ai pratiquement aucune expérience antérieure là-dessus. J’ajouterais également que travailler avec un parasite, c’est la merde. On ne peut pas en faire des stocks congelés puis les cultiver par millions sur des boîtes de Pétri comme de bêtes bactéries. Non, ce parasite ne mange pas de cette gélose-là et ne se développe que dans des moustiques et des souris. C’est très long et très chiant car je gère mon élevage de moustiques moi-même, les infections etc. Ça m’amène parfois à confier pas mal de travail à une équipe qui n’est plus la mienne et même s’ils sont toujours très disponibles pour moi, c’est une situation un peu délicate.

Nous avons une collaboration avec une équipe spécialiste de Plasmodium, sur Paris, et j’y suis déjà allée plusieurs fois pour bosser là-bas. Comme c’était cool d’y aller, de pouvoir parler de sporozoïtes, de dissections d’intestins et de glandes salivaires de moustiques à qui voulait l’entendre, le tout sans que personne ne me regarde « en haussant un sourcil désintéressé »©. J’y vois des annonces de séminaires auxquels j’adorerais aller, avec du paludisme en veux-tu en voilà, des trypanosomes, de la dengue, et tout ce genre de trucs qui me font rêver.

En résumé, c’est parfois difficile de bosser sur un projet pour lequel mon intérêt initial est complètement différent de celui de ma directrice et même de tout le reste de mon unité. Mais ça me fait découvrir plein de nouvelles techniques, j’apprends beaucoup, et c’est bien pour ça que je me suis lancée dans cette aventure.

PS : le gargarisme d’Emilio s’étend sur 1558 mots, celui d’Arnaud sur 1627 mots, du coup j’estime que mes 1632 mots passent easy.

Delphine

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5 Commentaires

Classé dans Invités

5 réponses à “[Guest] Il doit y avoir une couille

  1. Le rendu public d’internet est définitivement laissé à l’interprétation de chacun.
    J’ai beaucoup aimé ton article Kappsala ! Les style est agréable à lire et j’avais l’impression de t’entendre parler avec ta voix douce et posée.
    Quant à être plus balèze que son directeur de thèse, c’est le but absolument inévitable. Normalement , un doctorant avant de soutenir doit être plus calé que son directeur sur son sujet.

    La bise
    GC

  2. Delphine

    Marie,

    Il est vrai que mon article peut se résumer à : « Ma directrice est nulle, sa carrière inintéressante et son attrait pour Plasmodium différent du mien donc pas pertinent. ». J’avoue tout.

    Mon utilisation de l’adjectif « basique » peut apparemment être bien mal interprétée, On se pose parfois ensemble des questions simples sur comment travailler avec ce parasite difficile à manipuler. Questions auxquelles une équipe dédiée à son étude répondrait facilement car ferait ça au quotidien et depuis de nombreuses années. ça ne va pas plus loin 🙂
    ça n’est absolument pas une description d’elle O.o je l’estime énormément, par son travail, son ambition effectivement, et aussi bien sûr puisqu’elle m’a donné la chance de me lancer dans une thèse comme vous le rappelez.
    Je profite de ma chance, n’en doutez pas.
    Pour ce qui est de nos intérêts différents pour le projet, je pense avoir le droit d’être d’abord attirée par l’aspect « parasitologie » du sujet plutôt que part l’étude d’une machinerie traductionnelle très particulière. C’est d’autant plus intéressant pour le projet de justement ne pas avoir les mêmes attraits.

  3. Marie

    Pour bien connaître votre directrice de thèse, je trouve sa description plutôt injuste et la faire passer pour quelqu’un qui pose des « questions vraiment basiques sur comment travailler avec (…) plasmodium » avec un intérêt complètement différent du votre est très limite.

    Effectivement ce n’est pas la thématique sur laquelle elle a publié depuis sa thèse, mais malgré ça, et sans collaborations, elle a réussi à développer ce nouveau projet, à avoir (avec une autre étudiante en thèse et une post-doc) suffisamment de résultats convaincants pour décrocher des financements (dont notamment une bourse de thèse qui vous permet de ne plus pointer à pôle emploi) et soumettre un papier à Nature. Elle a maintenant réussi à décrocher une collaboration avec un autre laboratoire ce qui vous permettra d’avancer dans votre projet de thèse et d’avoir, peut être, votre nom sur de jolis papiers… Alors je trouve que les mots que vous avez choisi pour la décrire sont très mal choisis.

    Vous avez la chance d’avoir une directrice de thèse qui est ambitieuse, courageuse, et intelligente. Elle a décidé de vous donner la chance de faire un thèse, alors profitez-en…

  4. n’empêche qu’une tique vs un moustique, c’est la tique qui gagne

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