La stratégie de l’échec – Guide pour un entretien raté

J’ai vécu une sale expérience vendredi dernier. Vraiment sale. Sale comme un égout des quartiers chauds d’Amsterdam, où se mélangent fluides corporels douteux, substances psychotropes rejetées par les voies naturelles et résidus des repas de la veille. Ouais, sale à ce point.

J’ai voulu prendre un esclave stagiaire. Un étudiant que je pourrais former, qui pourrait me faire avancer dans mes recherches, avec à la clé, du temps pour moi, de l’expérience pour lui, et un article pour nous deux. Grand mal m’en a pris. Après un entretien téléphonique calamiteux et un échange de mail vexé, l’étudiant n’aura pas fait l’affaire, mais aura laissé un goût amer persistant depuis quelques jours. Au lieu de m’énerver, et de lâcher ma rage habituelle sur les pages de ce blog que vous êtes désormais nombreux à haïr, j’ai décidé de la jouer à l’envers, d’être plus malin. J’ai compris, comme une illumination qui vous vient lorsque vous versez vos céréales dans votre bol Snoopy, sans aucune raison apparente : les étudiants ne veulent pas de stages.

Alors, dans ma grande mansuétude, et par un altruisme dont je suis coutumier, j’ai décidé d’aider nos chers petites têtes blondes dégarnies à ne pas décrocher de stages. Voici donc, en cinq étapes rapides et faciles, comment bien se viander lors de son entretien de stage/d’embauche :

ÉTAPE 1 : Parlez comme un mollusque bivalve sous Valium, en espaçant vos phrases d’environ 3 Mississippi.

C’est le recruteur qui mène la danse, quel besoin pour vous de parler ? Laissez de longs silences gênants s’installer après chaque question. Aucune raison de vous montrer motivé, ou même vivant et en bonne santé : vous êtes LA perle rare, LE stagiaire ultime. Le recruteur se doit de le voir sous vos faux airs de lichen mourant. S’il ne le voit pas, ce n’est pas parce que vous n’avez pas réussi à décrocher plus de 6 mots d’affilée dans une même phrase, mais bien parce qu’il ne possède aucune légitimité et ne vous mérite tout simplement pas.

Parlez à votre recruteur comme à un ami. Surtout, pas de vouvoiement, ni de respect : cela reviendrait à placer votre potentiel futur supérieur hiérarchique sur un piédestal qu’il ne mérite vraisemblablement pas. Ce faisant, il saura à quoi s’en tenir, et vous respectera, comme un loup respecte son chef de meute. Vous êtes le boss, malgré votre acné dorsale, votre t-shirt couvert de tâches de carbonara moisie et vos 52 masturbations quotidiennes (qui s’ajoutent au viol d’éponge que vous réalisez parfois sous la douche, petit coquinou).

epon

« Et après, il m’a frotté partout sur son corps !! »

ÉTAPE 2 : Ne pas savoir ce qu’on veut dans la vie, et le dire clairement au recruteur.

Le recruteur moyen adore la franchise, et rien de mieux que de dire clairement que vous n’ en n’avez rien à carrer, ni de vos études, ni du travail du recruteur. Si vous ne savez pas ce que vous voulez faire, que vous avez 32 ans, et que vous êtes encore en premier année de Master, hé bien soit !! Cela prouve que vous prenez le temps pour comprendre les choses, et ça, le recruteur saura le reconnaitre. Bonus : racontez-lui comment vous avez réussi pour la première fois à écrire votre nom, en 5ème. Succès garanti !!

ÉTAPE 3 : Mentez, tout le temps, sur tout. Cachez votre incompétence par une bonne couche de mythomanie et de mauvaise foi.

Vous ne maitrisez pas un logiciel donné, crucial pour l’obtention du poste/stage ? Qu’à cela ne tienne ! Dites que vous le maitrisez sur le bout des doigts, que vous êtes un des principaux utilisateurs mondiaux de ce-dit logiciel, et prétendez même en être le créateur. Le recruteur n’y verra que du feu, et vous engagera sur le champ. Et si jamais il démasque la supercherie, minimisez le mensonge : c’est de sa faute s’il a découvert le pot-au-feu rose après tout ! Essayez de vous rattrapez en prétendant maitriser d’autres logiciels compliqués, tels Excel ou Powerpoint (prononcé Poveur-po-un) : le recruteur saura que vous avez menti la première fois, et se dira qu’il peut vous faire confiance sur vos prochains dires.

ÉTAPE 4 : Mettre en avant ses faiblesses, oublier de vendre ses compétences.

Le recruteur sait automatiquement, en vous ayant au téléphone, qu’il a affaire à un colossal génie. Rien ne sert de se mettre en avant : parlez plutôt de tous vos défauts. Vos pannes de réveils à répétition, votre refus catégorique de travailler plus de 3 heures par jour, d’utiliser votre voiture pour vous rendre à l’entretien d’embauche physique. Laissez ce crétin faire le déplacement : après tout, il vous veut, vous êtes le seul et unique stagiaire potentiel sur cette terre !

Les rares compétences que vous possédez, et qui n’ont pas trait à l’insertion de corps étrangers dans votre rectum, seront à passer sous silence. Le recruteur s’en doute bien que vous avez déjà créé 2 logiciels, que vous codez depuis 7 ans, et que vous avez construit votre première navette spatiale à l’âge de 11 ans, lorsque seul, abandonné de tous, rejeté par votre famille, vous avez pris un manuel d’astrophysique comme mère nourricière et que vous tétiez, le regard torve, les coins de couverture encartonnés au goût douteux de levures de boulangerie. Gardez vos compétences pour vous, ou mieux, envoyez-les à la face du recruteur lorsqu’il vous aura annoncé poliment qu’il ne vous prendra pas en stage.

ÉTAPE 5 : Ne pas accepter le refus, agir comme un gamin de 6 ans, et insulter le recruteur car il le mérite bien ce fils de p***.

Normalement, à ce stade, vous devriez être en stage. Si malgré tout, pour une raison totalement obscure, votre candidature n’a pas été retenue, n’en restez pas là. Après tout, ce n’est pas de votre faute si vous avez été rejeté, c’est le recruteur qui n’a pas su déceler le gigantesque talent qui sommeille en vous. Au lieu de faire l’analyse de votre échec (autrement dit, agir en adulte), vexez vous, et répondez arrogamment à votre recruteur. Insultez le modèle animal sur lequel il travaille, et qui est  sa passion, sa source première de revenus et une de ses raisons de vivre. Rien de mieux pour partir avec le panache que de lui faire porter la responsabilité de votre échec. Qu’il doit rougir de honte, se rendant compte, par votre répartie sur les animaux à plumes qui pondent des œufs, qu’il a fait une erreur grotesque. Laissez-le mourir dans une mer de larmes et partez la tête haute, en héros que vous êtes.

Ceci est un animal à plumes qui pond des oeufs

Ceci est un animal à plumes qui pond des œufs

Évidemment, vous aurez deviné qu’à travers ces quelques lignes se cache ce qu’il s’est réellement produit il y a quelques jours. Et bien évidemment, j’ai pas mal grossi le trait, afin de rendre le contenu avant tout humoristique (ou essayant de l’être). L’étudiant en question, que nous appellerons Luc pour des questions d’hygiène, m’a fait halluciner à bien des niveaux, et je me voyais mal ne pas parler de tout ça sur ce blog.

Alors « Luc », si tu lis ces lignes, j’espère que tu vois où tu t’es planté. Je n’ai rien contre toi, mais sincèrement, un peu d’auto-critique ne te fera pas de mal. C’est pas ma faute si je ne t’ai pas pris : même si tu avais été excellent, j’aurais eu le droit de ne pas te prendre. C’est la vie, c’est comme ça, c’est triste parfois. Mais c’est pas une raison pour me manquer de respect, et encore moins pour manquer de respect aux cigognes. Elles ne t’ont rien fait, laisse-les tranquilles.

Emilio

PS : ON NE TOUCHE PAS AUX CIGOGNES, JAMAIS !
PPS : Le titre de l’article est inspiré en partie du film « La stratégie de l’échec » de D. Farrugia, dont voici un extrait. Kiffez vos races !

Publicités

6 Commentaires

Classé dans #rage, Intralab

6 réponses à “La stratégie de l’échec – Guide pour un entretien raté

  1. CDLM

    Mère de (peut-être !) futur thésard (ça va se jouer là, bientôt … prions mes frères !) j’ai bien ri à votre article !
    Pour le moment pas de problèmes pour ses stages : pas vraiment genre mollusque l’énergumène, plutôt kangourou sous ectasy !! Il semblerait que certains maîtres de stage en redemandent … Les inconscients !

  2. Il est vraiment drôle cet article. C’est un stagiaire de M1?

  3. Au moins, toi tu les choisis tes stagiaires…

  4. Delphine

    A mourir de rire cet article ! J’ai même postillonné honteusement sur mon écran, à peu près au milieu.
    ça m’apprendra à mettre des gens en relation. J’apprends à vivre par dessus ce sentiment de culpabilité, pour laisser place à la relativisation et l’amusement face à cette anecdote.
    Sans rancune, mec ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s