Le savoir c’est comme la confiture, ça se vend et ça rapporte des thunes

Il y a quelques temps j’ai eu une réflexion intense sur mon avenir post-doctoral. Après avoir essuyé trois tentatives de suicide et trois cubis de Villageoise (le vin des héros) j’en suis arrivé à la conclusion suivante :  plus tard, j’aimerais bien soit bosser dans la Science, soit être un riche enc*lé. Quelle ne fut pas ma surprise en apercevant qu’on pouvait faire les deux, en devenant éditeur de journaux scientifiques.

Pour faire simple, un éditeur de journaux scientifiques (Elsevier, Springer, Wiley pour ne citer qu’eux) est une organisation à but très lucratif dont l’objectif premier est la diffusion de contenus scientifiques dont elle n’est pas l’auteur. La totalité des bénéfices issus de la diffusion des contenus est bien évident gardée par l’éditeur, et au diable le sacro-saint concept de droits d’auteurs, si tu veux être scientifique faudra bien un jour apprendre à baisser ton froc. Lorsque vous, jeunes chercheurs en herbe, votre « Article v42bis.pdf » tremblotant à la main, soumettez à l’un des journaux que possède un de ces éditeurs, vous les aidez à prendre l’option « Marbre » pour la passerelle du Yacht du PDG. Vous avez l’impression que j’exagère un peu ? Vous vous dites que le barbu a encore décidé d’user d’hyperboles pour appuyer un propos limite et un argumentaire faiblard ?

Sources : Pierre-Carl Langlais/ Heather Morrison. Chiffres de 2011, en €

Sources : Pierre-Carl Langlais/ Heather Morrison Chiffres de 2011, en €

Si vous êtes doué de conscience, d’intégrité et d’un complexe amygdalien vous serez très probablement dégouté par ces chiffres. À contrario si vous êtes un économiste, un commercial ou un homme de droite, vous serez plus enclin à être atteint de priapisme en ce moment même. Pour vous donner une idée, le chiffre d’affaire global d’Elsevier est supérieur au PIB du Libéria, et son bénéfice supérieur au PIB des îles Samoa. Alors oui, des entreprises plus riches que des pays, ça existe depuis quasiment l’invention de l’économie et de la lutte des classes, je vous l’accorde. Mais contrairement à General Motors, Nestlé ou British American Tobacco, la principale différence réside dans le fait que les éditeurs ne produisent rien, vu qu’une armée de scientifiques écrit « bénévolement » des articles qu’ils s’empresseront d’exploiter à des fins financières (un article coûte généralement plusieurs dizaines de dollars l’unité).

Les seuls coûts réels découlent de la gestion des contenus informatiques,  de la com’, de la gestion financière (« Marbre ou Granit pour le Yacht patron ? ») et de la gestion des stocks de cafés pour la machine dans le hall d’entrée de la boite. Tout le travail de lecture, d’évaluation et de sélection d’articles sont à la charge des chercheurs qui font tout ça, bien évidemment vous l’aurez compris à force, sans contrepartie financière. Les éditeurs exploitent donc intelligemment une faille du système de recherche : les chercheurs ont un besoin constant de financement, se doivent pour cela de publier dans les meilleurs journaux et de s’occuper de la publication de journaux réputés. Les éditeurs s’en mettent donc plein les poches tout en regardant s’affairer une armée de chercheurs-bénévoles à leur service, tels une reine fourmi regardant sa colonie former une forteresse de terre à son seul bénéfice.

"POUR LA REINE !!!"

« POUR LA REINE !!! »

Mais bon, « Nihil novi sub sole » comme dirait l’autre, « tes jérémiades ne feront une fois de plus pas avancer le monde, et j’ai simplement perdu de mon précieux temps à lire ton article de m*rde ». Oui, mais pour une fois, non. Si comme moi vous estimez que la diffusion du savoir doit être universelle, libre, facilement accessible pour tous, alors laissez-moi vous dire que je vous aime. Si en plus vous estimez que la connaissance issue des recherches scientifiques est un bien commun à l’ensemble de l’humanité, que de la monnayer est un crime et que la salade de courgettes c’est dégueulasse, alors on pourra faire des choses ensemble. Plusieurs alternatives à ce modèle délétère sont possibles, existent ou vont exister dans un avenir proche, et permettront je l’espère de rééquilibrer un peu les forces en présence. En voici deux :

Open Access, ou « J’y ai cru à fond, désormais j’y crois encore, mais moins. »

L’Open Access, pour faire court, fait porter le coût de la publication d’un article non pas sur les gens qui veulent le consulter, mais sur les gens qui veulent le faire publier. L’accès en devient donc libre et gratuit, et permet à tout à chacun de pouvoir consulter facilement et de manière illimitée ces articles. Une part de plus en plus importantes des journaux sont maintenant en accès libre, et même les grands éditeurs s’y sont essayés depuis maintenant quelques années. Le principe est génial, car il rentre totalement dans le modèle idéal d’un savoir accessible par tous sans tenir compte des capacités financières, intellectuelles, etc. des gens. Son développement est important sur les dernières années, et les éditeurs ne s’y sont pas trompés en l’adoptant. Plusieurs points noirs cependant, qui tâchent un peu et ne me permettent pas d’être entièrement optimiste quant à sa pérennité.

– Les éditeurs continuent à se faire un paquet de blé sur le dos des chercheurs, et cette fois-ci de manière directe. En effet, il faut parfois débourser plus de 1000$ pour pouvoir publier son article dans un journal en Open Access. C’est une manière beaucoup plus directe et moins hypocrite qu’avant, mais tout de même, ça picote un peu.

– Des petits plaisantins ont surfé sur le succès de ces journaux et ont lancé des « journaux prédateurs« . En gros, vous demandez aux gens de payer pour publier leurs articles, et vous le faites. Il n’y a aucun comité de relecture, aucune vérification, aucun contrôle. Cela nuit d’une part au progrès scientifique car cela met sur le « marché » des articles de qualité médiocre et présentant des résultats/conclusions pouvant être falsifiés, et cela nuit d’autre part à la réputation du chercheur honnête, de son laboratoire et de la recherche en général. Ces gens-là méritent d’être écartelés, car leur seul but est de faire de l’argent, sans tenir compte ni de l’intérêt scientifique des articles ni de leur visibilité.

"Bonjour, voulez-vous publier chez moi pour seulement 800$ ?"

« Bonjour, voulez-vous publier chez moi pour seulement 800$ ? »

Academic Torrent et autres, ou « Je sens qu’on va bien se marrer. »

Lancé il y a peu, ce nouveau genre de réseau peer-to-peer va permettre l’échange de fichiers académiques et d’articles sans passer par les réseaux classiques de distribution des éditeurs. Oui, je sens vos yeux s’écarquiller à la lecture de cette phrase. N’en déplaise à certain, on rentre ici dans ce que devrait être une distribution honnête et juste du savoir, càd gratuite pour le chercheur ET pour le lecteur. SBIM !! Et si en plus on peut faire fermer boutique à certains éditeurs indélicats (« Et mon Yacht alors ??? »)……

Oui mais stop.

Malgré tout ce qu’on peut dire sur les éditeurs, ces derniers ont rendus dépendants le système tout entier à leur présence. Sans leurs journaux, pas d’Impact Factor, pas d’évaluation à la va-vite pour les demandes de financements ou de postes, etc… La transition se fera, mais sur du long terme, car c’est toute notre recherche qui se doit d’être repensée. Et ça, ça va demander du temps, des moyens, et surtout des c*uilles de la part des instances dirigeantes, ce qui donc ne se fera pas demain la veille.

En attendant, publiez dans des journaux à IF, chopez des financements et des postes grâce à ça, et rendez publics vos articles par tous les moyens possibles. Ce sera un début vers le renouveau dont la recherche à tant besoin, et cela se fera uniquement si les gens décident de prendre le problème en main, quitte à y laisser quelques plumes…

Emilio

PS : Hadopi, si tu me lis, sache que les seuls fichiers que je télécharge ont trait à la reproduction des oiseaux, à des fins documentaires et scientifiques…

PPS : Éditeur, si tu me lis, s’il-te-plait, ne rejette pas mon article parce que je suis jeune, fou et idéaliste. Rejette-le parce qu’il est mauvais, simplement.

PPPS : Oui, je suis méchant, mais regardez un peu ce qu’Elsevier a essayé de nous faire dans notre dos, et après on en reparle. Et si vous êtes vraiment énervés

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6 Commentaires

Classé dans Intralab

6 réponses à “Le savoir c’est comme la confiture, ça se vend et ça rapporte des thunes

  1. Pingback: Le jour le plus long |

  2. Pingback: Teurer als die Wissenschaft erlaubt | FiFo Ost

  3. Pingback: La science est au service de la société et non de l’économie | Jur@astro

  4. stbouvier

    L’Open access ce n’est pas que la publication en auteur-payeur (qui est un petit bout de la publication en open access, beaucoup de revues en OA sont financées autrement). En particulier, c’est aussi les archives ouvertes où vous pouvez déposer vos versions auteur des articles (publiés par ailleurs par les éditeurs). Je vous rejoins, « rendez publics vos articles par tous les moyens possibles » ; commencez par les déposer en open access dans les archives ouvertes de vos établissements et dans HAL, sans embargo, dès acceptation.

  5. Pour le tableau, les chiffres sont en neuros ou en dollars?
    (J’ai la flemme d’aller à la source).

    • Le tableau était repris d’un article de Pierre-Carl Langlais sur un blog de Rue89, lui-même basé sur un article de Heather Morrison sur son blog et sur un article dans « The Economist ». Les chiffres sont issues de diverses sources, et sont donc dans des devises différentes. Pour plus de clarté, j’ai refait le tableau en convertissant l’ensemble des chiffres en euros.

      Emilio

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