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Un thésard qui prend des congés est-il une colossale baltringue ?

par Arnaud

Normalement je devrais commencer par la sempiternelle phrase d’excuse pour le manque de productivité, le laisser à l’abandon du blog malgré son succès indéniable (sérieusement les gens : on publie un article tous les 3 mois mais vous êtes tous les jours à revenir nous voir ?), mais j’estime qu’avec ma formidable contribution de deux articles en 2014, autant passer à l’essentiel : vous êtes habitués.


Derrière ce titre volontairement provocateur que n’aurait pas renié l’un de ces sites à clics qui parsèment votre mur Facebook (entre 9gag, démotivateur et autres topito) se cache une véritable question : celle du repos du brave. De celui qui après avoir passé tant de journées de labeur, tel un fier guerrier viking qui affronte chimères et légendes nordiques (la métaphore fera plaisir à Emilio), a bien le droit de s’autoriser quelques jours pour souffler avant de reprendre la bataille sans fin contre l’armée des Faux Positifs et des Résultats Inexplicables qui reviennent, chaque journée, toujours en surnombre contre vos frêles petits bras.

Oui, se reposer c’est important. Mais un doctorant peut-il prendre le temps de se reposer ? Alors que nous pourrions poser d’emblée la question à Jamie et Fred pour avoir une réponse un peu sérieuse, laissez-moi plutôt vous parler des doctorants et des congés (payés), vous allez voir, c’est rigolo.

« Mais dis moi Jamie, faire une thèse, ça sert à quoi ? »

En premier lieu, il faudra rappeler que le doctorat est encadré par un véritable contrat de travail. C’est le premier CDD du jeune étudiant universitaire qui lui apprend à rentrer dans le véritable monde du travail de la recherche, avec ce que ça comporte d’exploitation et de sous-paiement. Et comme pour tout CDD qui se respecte, l’employé a droit à des jours de congés. Pour ce que j’en sais, il y en a en gros entre 44 et 46 jours alloués par an, et on peut en disposer comme on veut. C’est un premier point : la LIBERTE.

Si on compte à peine les jours fériés, 44 jours de CP, c’est la possibilité de ne venir que 4 jours par semaine pendant une année entière, quasiment. C’est également la possibilité de se prendre 8 semaines, voire 9, et de faire tout autre chose qu’aller au laboratoire pendant deux mois. Comme par exemple se faire un petit voyage dans un pays exotique de type Syrie, les billets doivent pas être bien cher en ce moment. C’est également la possibilité de prendre des jours à peu prêt n’importe quand, et en fonction de la flexibilité de votre administration (et du bon vouloir de votre encadrant/directeur de thèse), sans forcément prévenir, ou même les poser une fois les congés pris. Vous l’aurez compris, tout est faisable à votre bon vouloir, c’est presque comme Minecraft, les Creepers en moins.

Alors pourquoi ne pas prendre tous ces jolis jours de congés ? Bah tout simplement parce que vous êtes en thèse. Argument imparable, article bouclé, applaudissements, merci de votre attention, on se retrouve dans six mois… Faire une thèse est un travail de longue haleine, une sorte de longue course d’endurance, et s’il faut lâcher un peu de lest pour tenir jusqu’au bout, on ne peut se permettre de trop se laisser aller sous peine de se faire rattraper par d’autres. Car même en recherche, il y a de la compétition. Imaginez-donc un marathon et ce qu’il se passe si, à chaque point de ravitaillement, au lieu de simplement prendre une gorgée d’eau, un coureur se paie 2 min’ pour souffler. A votre avis, arrivera-t-il premier ?

« C’est moi que j’vais publier en premier !! »

Et même sans cet aspect de compétition, le timing est limité. Trois ans, en vérité ça passe super vite (hier encore, je proposais à Emilio de faire un blog pour raconter nos thèses, alors encore jeune et insouciant), et prendre du temps de repos, bah c’est du temps de travail en moins, des manips en moins, des résultats potentiels sur un coup de chance en moins, et ta publication dans un gros papier en moins (ou alors : sans ton nom dessus, mécréant). Et même si, au final, la décision n’appartient normalement qu’à nous, il y a des équipes où certains directeurs d’équipe, et peut-être que c’est encouragé par la compétition, disent à leurs thésards « tu peux prendre des congés, mais c’est ta carrière que tu mets en jeu hihihi » (puisque ceux qui travaillent, mais dans l’autre équipe là, tu sais, où ils te volent ton sujet, bah ils publieront avant toi hihihi). Et d’autres où on vous encouragera au contraire, à prendre vos jours, parce qu’un doctorant reposé sera plus efficace qu’un thésard éreinté. Mais méfiez-vous : si on vous conseille tout le temps de partir du labo, c’est aussi peut-être que vous êtes un boulet.

En résulte alors une certaine attitude des doctorants envers ses congés. Malgré le nombre énorme de jours accordés, on va essayer d’en poser le moins possible. Ce qui est totalement absurde (vous comprendrez encore mieux par après), mais comme ça le chef d’équipe tyrannique n’y verra que du feu, puisqu’en les posant astucieusement, genre près de jours fériés en semaine et de « ponts » stratégiques, vous pouvez avoir un long temps de repos avec 1 seul jour posé. Libre à vous de vous écrier « HAHA comment je t’ai niquéééé !! » à sa figure par après. L’autre versant de l’attitude, c’est un peu le concours de qui a la plus grosse, mais à la « qui prend le moins de vacances » ; comme s’il fallait justifier de s’éreinter au travail au travers d’une certaine reconnaissance (ou admiration) de la part de ses confrères. C’est un peu le même principe du « qui fait le plus d’heures par jour » ou « qui vient le plus travailler le week-end ». Ça se voit surtout parmi les premières années, quand la motivation est à son plus haut et qu’il n’y a que la Science pour motiver votre raison d’être – puis ça se calme généralement, quand ils comprennent que de toute façon travailler 100 heures par semaine ça va pas amener le gouvernement à créer plus d’emplois dans le secteur. Je dirais même plus que ce genre d’attitude est délétère parce que ça fait peur d’envisager de payer autant d’heures supplémentaires, non mais !

Bon, très bien, mais que faire alors de tous ces jours qui ne sont pas pris ? C’est là que la blague en devient encore plus drôle. Normalement, entre doctorants, bah on est tous censés avoir le même contrat. Sauf qu’en fait… BAH NON ! Surprise ! Il y a quelques petites différences qui ont une importance toute relative, mais tout de même. Par exemple, le compte épargne-temps, ou CET. Une bonne idée que voilà, qui permet d’épargner les jours non posés et à partir d’un certain nombre, les voir transformés en salaire. Sauf que, en fonction de votre contrat, un doctorant peut ou ne peut pas avoir l’ouverture d’un CET. Par exemple, si comme moi tu bénéficies d’un contrat ministériel et que t’es employé par une Université : bah t’y as pas droit. Mais si c’est le CNRS qui t’embauche directement : alors t’y as droit. Injustice, révolte, Marianne et Jean-Luc Mélenchon. Du coup, les jours non pris s’envolent et sont cadeau pour le CNRS. Mais n’allez pas croire que balancer « grâce à moi vous avez économisé 100 jours de CP » à votre concours d’entrée pour être CR vous sauvera la mise pour autant. Les cadeaux, vous leur en faites, mais ce sera jamais réciproque, ou bien vous croyez aux contes de fées.

Au sommaire du Fake Science Monthly également : « Les rédacteurs d’OSAG ne sont pas aigris »

Vous comprendrez donc facilement le léger sentiment de frustration que peut avoir le thésard qui dispose, par droit, d’un certain nombre de jours tout en sachant qu’il ne pourra pas vraiment les prendre au risque d’avoir du retard sur sa thèse qui n’avance pas (ceci est un pléonasme) ou simplement de se sentir coupable par après. Qui ne s’est jamais dit, allongé sur un transat au bord de la plage, et sirotant un Cuba Libre, que mince, tout de même, cette extraction de protéine/ce bagage de cigogne/cette falsification de données sur les dernières données du glioblastome (rayer la mention inutile) ne va pas se faire toute seule ? Il y aurait bien sûr une solution : ne donner que 5 jours de CP par an à un thésard. Comme ça on serait tous ultra heureux de pouvoir les prendre. Un peu comme quand nos parents recevaient des mandarines à Noël. Je suis sûr que les hautes instances du CNRS seraient d’accord avec moi !

Quoi qu’il en soit, il est totalement absurde de parler de repos, de détentes et de vacances sur un blog consacré à la réalisation d’une thèse, parce que la recherche, la science, le savoir, les expériences, la passion, l’abnégation, le travail, l’endurance, la pugnacité, la persévérance, la motivation, le courage, et l’alcool, sont autant de valeurs qui ont bien plus d’importance au jour le jour que les trois premières dont je parlais.

Et sur ces belles paroles, je vous laisse, j’ai un week-end à Londres à préparer.

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Les vacances sont le zénith de l’âme et le gouffre du travail

Il y a de cela quelques temps, j’ai commencé à me sentir fatigué. Non pas, comme dans mon précédent article,  d’une fatigue liée aux stress quotidiens d’un boulot qui parfois frustre plus qu’il ne gratifie. Non. Il s’agissait là d’une fatigue beaucoup plus profonde, ancrée, atteignant tour à tour mes muscles, mon cerveau, et finalement mon moral. Je n’avais pour ainsi dire pris aucunes vacances depuis le commencement de ma thèse, et les effets néfastes du « workaholism » (*toussotements*)  commençaient tout doucement à se faire sentir. J’ai enchaîné plusieurs petits pépins de santé ces derniers mois, dont un énorme qui m’a fait prendre conscience qu’être un bel apollon musclé et luisant de testostérone (oui, parfaitement, regardez mes précédentes photos pour vous en rendre compte) ne suffisait probablement pas pour encaisser le dur poids d’une thèse rondement menée (*toussotements x2*). Ne vous inquiétez pas, je me suis remis de mes quelques petits problèmes (ou peut-être que non, peut-être que je vous écris de l’au-delà qui sait, peut-être que je reviendrais hanter vos nuits en Ewan McGregor, en jouant du banjo et en mangeant des gaufres !).

Vas-y, dors si tu l'oses...

Vas-y, dors si tu l’oses…

Le plus étrange, c’est qu’à côté de tout ça, ma thèse est dans une phase positive en ce moment. Vous savez, la fameuse phase positive. Mais si voyons, je vais pas vous faire un dessin. Bon, je récapitule : une fameuse théorie qui passe de thésards à thésards (le gras c’est pour embêter Arnaud) depuis des dizaines, des centaines, voire des millions d’années voudrait que la joie de faire une thèse suive une courbe sinusoïdale. En gros, pour ceux qui ne savent pas ce qu’est une courbe sinusoïdale (et qui par conséquent ne sont jamais allés au collège), votre ressenti vis-à-vis de votre thèse alterne des phases d’euphorie avec des phases de profonde déprime, de profond rejet. Et je suis actuellement dans une phase plutôt sympathique de mon travail. J’ai réussi à avoir mon nom dans deux futurs papiers, si tout se passe bien (COOL !), et j’ai en parallèle réussi à sortir des résultats intéressants d’une analyse qui me tenait à cœur depuis le début de ma thèse, et auxquelles personne ne croyait au début (DOUBLE-COOL !). En plus, j’ai réussi à faire une tresse avec ma barbe ! (TRIPLE-COOL !!!!). (PS : Je compte lancer un nouveau concept, que j’ai intelligemment nommé « article² » (brevet en cours) : faire un article sur le blog pour chaque article scientifique sur lequel j’apparais. Nono est d’accord, donc vous risquez de les voir arriver d’ici quelques temps).

sinus

Pour ceux d’entre vous qui se sont arrêtés au CM2…

Mais malgré cet ensemble d’évènements positifs (surtout la barbe), il me fallait absolument faire un break. J’ai sauté sur la première occasion pour prendre ma première semaine complète de repos bien mérité, loin du tumulte hargneux des claviers qui tapotent, des cafés qui se vident et des nuits qui se perdent. Et là, j’ai découvert un tout nouveau sentiment que je ne connaissais pas encore, et que j’aurais beaucoup de mal à décrire. Un tiraillement étrange entre votre esprit scientifique et votre âme. Le premier veut absolument continuer, coûte que coûte, en bon sadique mythomane qu’il est : « bordel Emilio, t’es à deux doigts de sortir un truc énorme ! Tu vas faire un papier énorme si tu prends pas de vacances ! Arrêtes de gâcher ta vie sale m*rde, reste au labo ! » Et l’autre de rétorquer qu’il en a marre, qu’il désire crever, qu’il faut faire quelque chose parce que sinon il va déconner : « si si je te jure, je vais faire une connerie Emilio, JE VAIS FAIRE UNE CONNERIE ! » (La schizophrénie se soigne, parlez-en à votre pharmacien).

L’âme criant à ce moment là plus fort que mon esprit scientifique, j’ai enfin posé mes vacances. Enfin ! ENFIN ! Quelques jours pour souffler ! Quelques jours pour visiter Bruxelles ! Quelques jours pour bosser ma musique avec mon groupe !! (PS : Je compte lancer un nouveau concept, que j’ai intelligemment nommé « Publicité » (brevet en cours)…). Mais non, que nenni ! a contrario ! fluctuat nec mergitur, c’était pas de la littérature ! L’esprit scientifique ne se muselle pas de la sorte. Vous avez passé votre adolescence, voire déjà votre enfance, à essayer de le laisser s’exprimer, de le faire grandir. Et maintenant qu’il est là vous souhaiteriez le faire taire ? Le bâillonner ? Le censurer ? Je me gausse de votre candeur ! Je ris de votre frêle innocence ! Je m’esclaffe de votre crédulité !
Car l’esprit scientifique est au jeune chercheur ce que le ver est à la pomme : il le ronge de l’intérieur. Et il vous faudra, comme il m’a fallu, un temps certain avant de pouvoir vraiment lâcher prise. Je n’ai pas compté le nombre de fois où j’ai pensé à mes travaux pendant le trajet jusqu’à Bruxelles, mais ce nombre doit probablement s’approcher des 3 milliards. Le moindre petit piaf, le moindre animal, le moindre moment de flottement, le moindre objet blanc, le moindre objet noir, la moindre bague, le moindre cercle, la moindre roue, etc. tout, mais absolument tout me ramenait à ma thèse. Et j’ai dû me faire violence pour décrocher de ces pensées. Après une phase de sevrage qui peut aller de quelques heures à quelques jours, vous pouvez enfin profiter de vos vacances tant méritées.

CIGOGNES !!

CIGOGNES !!

La (toujours difficile) reprise a eu lieu ce matin, et je vous avoue que retourner au labo a été un exercice laborieux. Pas d’y être, attention. L’esprit scientifique prend les commandes à ce moment là, et ne vous inquiétez pas, il vous occupera bien assez, surtout au retour des vacances. Non, le trajet pour aller au laboratoire a été le plus dur, surtout cette petite voix dans ma tête. Cette petite voix qui te murmure doucement, d’une voix cristalline « enfin, enfin nous y sommes. Dépêche-toi bordel, dépêche-toi ! Que tu puisses enfin servir à quelque chose ! »

Je crois que j’ai un problème…

Emilio

Addendum de l’aigri

Ça fait des mois que j’essaie de me faire pousser une barbe. Et que j’y arrive pas. Alors c’est franchement RAGEANT de voir que d’autres publient alors que toi tu galères comme un chien puissent se faire des tresses avec leurs poils de menton !! Nan mais c’est vrai quoi !! Crotte !! Et je pèse mes mots (environ 200 g. pour celui-là, ce qui constitue en soi un fort bel étron) ! 

Arnaud

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